« Toutes les métaphores de la paix sont fondées sur le repos, ou sur une condition supérieure, spirituelle, céleste, inhumaine. Nous aimons tous la paix, mais elle n’est pas dans notre pensée(…) La paix, elle, s’exalte exclusivement sur la base d’un principe religieux, d’une raison idéologique. Le principe religieux est le seul qui ne se discute pas et qui défie l’absurde.
(…)La non-violence est fondée sur un certain nombre de principes chrétiens et orientaux. C’est un peu comme le yoga : est-elle un but ou une méthode ? S’il s’agit d’une méthode, elle peut représenter une stratégie utile, mais épisodique. Elle ne sert pas à fonder une culture de la paix. S’il s’agit d’un principe, il faut alors adopter une modification totale de notre style de vie et vivre d’une façon radicalement différente, même dans les petites choses de tous les jours.
Saint François d’Assise, Gandhi et Martin Luther King nous ont enseigné que la non-violence en tant que valeur est un scandale, une rupture logique, elle est contraire à l’instinct de conservation. Ils nous invitent à retrouver ou à trouver un instinct collectif de survie. Nous ne possédons pas cet instinct collectif, donc la non-violence devient une façon héroïque de vivre. »[1]
Des trois adeptes de la non-violence cités, au moins deux ont été assassinés, et Furio Colombo n’a pas cité Félix Houphouët-Boigny, qui lui bien qu’ayant été la cible d’assassinats multiples, a vécu sous la protection de Dieu, une vie pleine et entière qui est plus que jamais aujourd’hui un témoignage de non-violence, de développement, donc de paix dans un espace multiethnique et multiracial. Si l’auteur s’était penché sur la vie d’Houphouët-Boigny – sans occulter la dimension spirituelle –, il l’aurait non seulement cité, mais Furio Colombo aurait aussi compris que la non-violence n’a rien d’héroïque. Ce n’est qu’un outil inspiré de la parole de Dieu qui empêche de tomber dans le piège de la haine.
De son côté, Julia Kristeva, également membre de l’Académie Universelle Des Cultures et coauteur de Imaginer La Paix, se penche vers Dieu, en se demandant :
« Et si la paix n’existait que comme objet de croyance, de foi et d’amour. Autrement dit, si la paix n’existait que comme un discours imaginaire ? Ce qui voudrait dire qu’elle possède une certaine réalité, et même une réalité certaine(…) Force est de reconnaître pourtant que c’est par la grâce du christianisme, et surtout de ses descendances laïques, que le discours de paix a quitté le domaine de l’imaginaire privé ou collectif, pour prétendre se réaliser dans la réalité sociale des hommes et des femmes, dans et entre leurs familles, leurs clans, leurs nations. Pour cela, il fallait que la morale issue de la Bible soit inscrite dans une parole universaliste et amoureuse de la vie singulière. »[2]
Julia Kristeva reconnaît l’importance de la parole de Dieu pour assurer la paix dans l’humanité, mais paradoxalement, elle rejette presque aussitôt cette reconnaissance en raison des dérives causées par l’intégrisme de la religion. Ensuite, l’auteur se réfère à l’universalité d’Emmanuel Kant – basée sur la parole de Dieu pourtant – : « (…)La Paix Perpétuelle(…)une traduction politique du message évangélique,(…)tous les hommes sont égaux, et il faut les sauver tous ; ensuite le principe(…)de l’amour de la vie de chacun. », pour dire qu’ils sont loin d’être réalistes, car « tous les hommes ne sont pas égaux », et que l’amour de la vie est illusoire et laisse à désirer.
« Ni Juifs ni Grecs, nous sommes tous des fils de Dieu, la paix est à cette condition, en écho au cosmopolitisme des stoïciens grecs. Voici ce que proclame la "fraternité universelle" dont on ne connaît que trop les abus et les impasses, mais qui est désormais la condition explicite de tout processus de paix sociale : "Heureux les artisans de la paix, car ils seront appelés fils de Dieu" (Matthieu, 5, 9). Quels que soient ses antécédents grecs(…)ou juifs(…), l’amour chrétien, agapè ou charité, apporta une bonne nouvelle qui demeure encore un message de fraternité. Evidemment, et en devançant comme toujours les usagers de la politique, les artistes et les philosophes n’ont pas tardé à s’apercevoir des ambivalences et des pièges de la "bonne nouvelle".
Lorsque la raison pratique de Kant proclama La paix perpétuelle, dans son texte célèbre de 1795, ce ne fut pas seulement une riposte à la Terreur révolutionnaire, mais bien une traduction politique du message évangélique, fondé en toute logique sur l’universalisme et l’amour de la vie humaine. Cette source que j’appelle "imaginaire" de la morale moderne(…)fonde les droits de l’homme aujourd’hui, et elle se décèle dès le texte fondateur de La paix perpétuelle. »[3]
L’auteur conclue par une affirmation – que j’accepte partiellement – prouvant que la paix est inaccessible à l’homme, surtout quand on sait que la "fraternité universelle" nécessite la justice pour être instaurée. C’est-à-dire qu’il faut mondialiser des lois justes approuvées des peuples et qu’à présent, hormis le droit international – et encore –, ce n’est pas le cas. D’un autre côté la promotion de l’amour fraternel s’impose pour calmer le jeu.
« (…) En doublure de la fraternité universelle, c’est le désir de vie(…)qui reste à renouveler si nous voulons relancer le projet kantien d’une paix à venir(…)
Alors vous entendrez que je ne vous dis pas, comme le prophète, qu’il est impossible de faire la paix. Mais que la paix est inaccessible ici et maintenant, parce qu’il est vain d’imposer par la volonté morale une harmonie imaginaire qui nécessite la justice pour réaliser l’universalisme sur la place publique, et tout aussi impérativement un nouveau discours sur l’amour de la vie,(…)pour rasséréner l’intimité. »[4]
Il y a comme une contradiction qui se profile pour confirmer le fait que la paix vient de Dieu. En effet, si comme dit Roger-Pol Droit : « la paix est une conséquence de la loi », en d’autres termes que la paix provient de la loi. Alors, étant donné qu’il faut des hommes pour concevoir ces lois, par transitivité, on pourrait dire de façon conservatrice que la paix provient des hommes, logiquement. Or, étant également donné que tous ces auteurs tendent à s’accorder, plus ou moins, à penser que la paix est inaccessible à l’homme, par conséquent, il y a bien contradiction : la paix ne peut pas provenir de l’homme et être à la fois inaccessible à l’homme. Récapitulons : la paix vient de la loi, l’homme fait la loi, donc la paix vient de l’homme. Or la paix est inaccessible à l’homme. Il y a contradiction. La paix ne vient donc pas de la loi.
Puisque ces auteurs se basent sur la raison pratique du philosophe Emmanuel Kant, publiée en 1795, voyons ce qu’il dit à travers les explications de Heinz Wismann, lui aussi auteur de Imaginer La Paix.
Kant Emmanuel dit en substance que pour la paix, il faut de la confiance entre les hommes, entre les peuples, et entre les nations, mais que la seule confiance ne suffit pas. Cependant, selon le théorème de « l’insociable sociabilité », la différence des cultures, des arts, et des religions, sont des résultats de l’insociabilité ; en d’autres termes, c’est parce que les hommes ne veulent pas d’une société interculturelle, interraciale, interethnique, qu’ils se protègent de barrières culturelles et religieuses différentes. Je pense que c’est discutable. Quoi qu’il en soit, l’auteur déduit qu’il faudrait par conséquent, que ces cultures émergent nécessairement par transcendance, incitant ainsi, selon un procédé progressif, l’élévation de la conscience collective à une « société civile administrant universellement le droit », sans forces ou diktats, et sans considérations de la morale ou de la religion.
« Or, si la confiance, en tant que manifestation du lien qui, par-delà leurs différends, unit les hommes au sein de l’humanité, est bien une condition nécessaire de toute entente à venir, elle n’en est pas la condition suffisante. Comme le rappelle le préambule de la seconde section, l’état naturel pour l’homme est la guerre, et non la paix. Aussi la paix, qui ne se confond pas avec l’absence occasionnelle d’hostilités, a besoin d’être "instituée". Et cette institution juridique de l’état de paix passe par trois stades successifs : le droit public, au sens du droit des citoyens(…), le droit international, au sens du droit des peuples(…), et le droit cosmopolitique(…), au sens d’un droit civique universel liant les individus aussi bien que les Etats. Les trois "Articles définitifs" précisent chacune de ces étapes nécessaires. »[5]
[1] Furio Colombo et al., Imaginer La Paix, p. 67.
[2] Julia Kristeva et al., Imaginer La Paix, pp. 168-170.
[3] Julia Kristeva et al., Imaginer La Paix, p. 170.
[4] Kristeva et al., p. 176.
[5] Heinz Wismann et al., Imaginer La Paix, p. 54.
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